Seize ans. Il aura donc fallu attendre seize longues années pour retrouver Forbidden avec un nouvel album studio.

Autant dire que les attentes étaient élevées pour cette formation emblématique de la Bay Area, responsable de deux excellents classiques du thrash américain à la fin des années 80. Avec ce nouvel album éponyme, le groupe entend manifestement rappeler qu’il n’a rien perdu de son savoir-faire. Le problème, c’est qu’entre avoir quelque chose à prouver et réussir à convaincre, il existe parfois un fossé que même les meilleurs riffs ne suffisent pas à combler.

Forbidden - Forbidden

Première évolution notable : Russ Anderson n’est plus derrière le micro. C’est désormais Norman Skinner qui assure le chant, accompagné notamment de Chris Kontos à la batterie et de Jeremy Von Epp à la guitare. Craig Locicero et Matt Camacho restent les piliers historiques de la formation. Sur le papier, cette nouvelle équipe a tout pour fonctionner. Et techniquement, il n’y a effectivement pas grand-chose à reprocher aux musiciens. Puissance de feu constatée de visu à Wacken l’été dernier.

Single Point Failure démarre d’ailleurs plutôt bien. Riffs acérés, changements de rythme, accélérations bien senties : le morceau possède suffisamment d’énergie pour réveiller les amateurs de thrash technique. Burning the Lungs of Earth et Divided by Zero prolongent cette bonne impression avec des compositions nerveuses et particulièrement bien exécutées. On retrouve cette précision caractéristique du groupe, quelque part entre agressivité old school et arrangements plus progressifs.

Mais après ce départ prometteur, l’album commence à montrer quelques signes de faiblesse. DCLXVI et Psyclops ralentissent le tempo et privilégient les ambiances plus lourdes. Pourquoi pas, sauf que les compositions peinent parfois à maintenir l’intérêt. Jisei, morceau acoustique et atmosphérique, constitue une tentative de diversification plutôt intéressante, mais son développement laisse une impression d’inachevé. On attend quelque chose qui ne vient finalement jamais.

Mutually Assured Dysfunction remet heureusement les pendules à l’heure avec un riff particulièrement efficace et quelques belles démonstrations guitaristiques. Sycophantasy, qui bénéficie notamment de la participation de Brann Dailor (Mastodon), apporte également une couleur différente. Mais la suite ne parvient pas vraiment à retrouver cette intensité. The Burden et Sol Grave restent solides sans nécessairement laisser un souvenir impérissable.

Le problème devient encore plus évident avec Flower of Life (Chaos by Design). Avec ses neuf minutes, ce morceau final ambitionne manifestement de réunir toutes les facettes du Forbidden nouvelle génération. Les passages thrash côtoient des séquences progressives et des changements d’ambiance plus contemplatifs. L’intention est louable, mais le résultat manque de fluidité. À force de vouloir en faire beaucoup, le groupe finit par diluer son propos. Un peu de concision n’aurait franchement pas fait de mal.

Au final, Forbidden est un disque paradoxal. La qualité instrumentale est indiscutable, Norman Skinner s’en sort honorablement et certaines compositions rappellent pourquoi le groupe a marqué l’histoire du thrash américain. Pourtant, l’ensemble manque de régularité et surtout de véritables moments forts. Avec une durée dépassant l’heure, quelques passages auraient mérité davantage de travail, ou tout simplement de finir sur la table de montage.

Ce retour n’est donc pas le désastre que certains pourraient craindre, mais il ne constitue pas non plus le grand événement que l’on espérait. Forbidden possède toujours les armes, mais semble parfois oublier qu’une démonstration technique ne remplace pas une bonne composition.